Algèbre linéaire & Calculus II · L1 · Section 4/5
Séries numériques
Progression
#Séries numériques
L'étude des séries est le prolongement naturel de l'étude des suites. Une série permet de donner un sens à la somme d'une infinité de termes, concept fondamental en analyse et en physique.
#Prérequis et objectifs
Prérequis. Suites numériques : convergence, opérations sur les limites, suites monotones et adjacentes, théorème des gendarmes, équivalents. Suites géométriques et limite de . Intégration sur un segment, pour le critère intégral.
Objectifs. Manipuler les sommes partielles et la condition nécessaire de convergence, connaître les séries de référence, déterminer la nature d'une série à termes positifs par comparaison, équivalents, d'Alembert ou Cauchy, traiter les séries alternées avec majoration du reste, distinguer convergence absolue et semi-convergence, et déterminer le rayon de convergence d'une série entière.
#Définitions fondamentales
#Série et sommes partielles
Soit une suite de nombres réels ou complexes. La série de terme général , notée , est la suite des sommes partielles :
La série n'est donc pas une « somme infinie » déjà constituée : c'est la suite , et toutes les propriétés de ce chapitre découlent des résultats sur les suites.
#Convergence
La série converge si la suite admet une limite finie . On note alors :
Si la suite diverge, la série est dite divergente. On appelle reste d'ordre la quantité : la série converge si et seulement si , et la vitesse de cette convergence mesure la qualité des approximations numériques .
#Condition nécessaire de convergence
Si converge, alors .
Démonstration. Pour , on a . Si , alors par opérations sur les limites. ∎
Attention : la réciproque est fausse ! Contre-exemple : la série harmonique diverge bien que .
Démonstration de la divergence de la série harmonique (regroupement d'Oresme). Notons . Pour :
car chacun des termes, indexés par , majore . Si convergeait vers , les suites extraites et convergeraient toutes deux vers , donc , en contradiction avec la minoration par . La suite , croissante et non majorée, diverge vers . ∎
Vérification numérique : , , , , : il faut à peu près doubler pour gagner 0,7, signature de la croissance logarithmique .
Conséquence pratique : si , la série diverge grossièrement, sans calcul supplémentaire. Mais si , tout reste à faire : c'est l'objet des critères de convergence.
#Sommes télescopiques
Si pour une suite , la somme partielle se simplifie en : la série converge si et seulement si converge.
Exemple. : la décomposition donne , qui tend vers 1. La série converge et sa somme vaut 1.
#Séries de référence
#Série géométrique
Démonstration. Pour , la somme partielle vaut (on multiplie par puis on soustrait). Si , alors , donc . Si , le terme général ne tend pas vers 0 : divergence grossière. ∎
Vérification : pour , , en accord avec la limite , l'erreur valant exactement .
#Série de Riemann
Démonstration par comparaison série-intégrale (principe). La fonction est positive et décroissante sur , donc pour :
En sommant de 2 à , la somme est encadrée par et , qui convergent si et seulement si (intégrales de Riemann, cf. chapitre Intégrales généralisées). Pour , la suite croissante des sommes partielles est majorée, donc converge. Pour , l'encadrement par une intégrale divergente entraîne la divergence ; le cas redonne la série harmonique, divergente, démontrée ci-dessus. ∎
#Série exponentielle
La convergence est très rapide : pour , , soit à moins de près avec 10 termes seulement. Le critère de d'Alembert ci-dessous confirme la convergence pour tout .
#Critères de convergence
#Séries à termes positifs
Pour une série à termes positifs, la suite est croissante : elle converge si et seulement si elle est majorée. Tous les critères qui suivent comparent à une série de référence et reposent sur cette remarque.
Critère de comparaison
Si à partir d'un certain rang :
- Si converge, alors converge
- Si diverge, alors diverge
Application classique : pour , on a pour tout , donc convergence par comparaison à la série de Riemann .
Comparaison par équivalents
Si avec , alors et ont même nature (les deux convergent ou les deux divergent).
Attention : ce critère concerne la nature, pas la somme. On a , pourtant (télescopique) tandis que .
Exemple. Nature de ? On a quand , et diverge : la série étudiée diverge.
Critère de d'Alembert (rapport)
Si à partir d'un certain rang et :
- : la série converge
- : la série diverge grossièrement
- : on ne peut pas conclure
Idée de la preuve. Si , choisissons avec : à partir d'un rang , , donc par récurrence . La série est dominée par une géométrique convergente. Si , la suite est croissante à partir d'un rang, donc ne tend pas vers 0. ∎
Exemple d'application : pour :
La série converge (et vaut 2 : voir la partie séries entières).
Critère de Cauchy (racine n-ième)
Si et :
- : convergence
- : divergence grossière
- : on ne peut pas conclure
Exemple d'application : pour :
en utilisant la limite classique . La série converge.
Limite commune des deux critères (). Les séries de Riemann ont toutes , alors que certaines convergent () et d'autres divergent () : aucun des deux critères ne départage les cas frontière. Il faut alors revenir aux équivalents ou à la comparaison à une série de Riemann.
#Séries alternées
Critère de Leibniz : si est une suite positive, décroissante, tendant vers 0, alors la série alternée converge.
Démonstration. Étudions les sommes partielles de même parité. D'une part, pour tout :
par décroissance de : la suite est décroissante. D'autre part :
donc la suite est croissante. Comme , toute minore la suite et toute majore . Les deux suites convergent, et leur différence tend vers 0 :
Elles convergent donc vers la même limite , et . La série converge. ∎
Exemple : .
Majoration du reste. Sous les hypothèses de Leibniz, le reste vérifie : il est majoré par le premier terme négligé, et il est du signe de ce terme. Pour approcher à près, il faut donc sommer environ 1000 termes, à comparer avec les 10 termes qui suffisent pour à près : la convergence des séries alternées est lente.
#Convergence absolue
Une série converge absolument si converge.
Théorème : la convergence absolue implique la convergence (mais pas l'inverse).
Démonstration (cas réel). Posons et , de sorte que et . Si converge, les séries à termes positifs et convergent par comparaison (). Par linéarité, converge ; le cas complexe s'obtient en séparant parties réelle et imaginaire. ∎
Une série qui converge mais pas absolument est dite semi-convergente. C'est le cas de : elle converge par Leibniz, mais diverge.
Danger de la semi-convergence : réordonner les termes d'une série semi-convergente peut changer sa somme, voire la faire diverger (théorème de réarrangement de Riemann). Une série absolument convergente, au contraire, est commutativement convergente : toute permutation de ses termes conserve la somme. C'est une raison profonde de privilégier la convergence absolue en analyse.
#Séries de fonctions
#Convergence simple et uniforme
Une série de fonctions converge simplement sur si pour tout , la série numérique converge.
Elle converge uniformément si , où est le reste.
Pourquoi cela importe : la convergence uniforme est l'hypothèse qui permet d'échanger les limites. Si les sont continues et si converge uniformément sur , la somme est continue sur et on peut intégrer terme à terme sur un segment. Sans hypothèse de ce type, chacun de ces résultats peut échouer.
#Critère de convergence normale
Si la série numérique converge, la série de fonctions converge absolument et uniformément sur : on parle de convergence normale. C'est le critère le plus simple à vérifier en pratique, et la convergence normale est plus forte que la convergence uniforme, elle-même plus forte que la convergence simple.
Exemple. La série converge normalement sur car , terme général d'une série de Riemann convergente. Sa somme est donc une fonction continue sur .
#Séries entières
Une série entière est de la forme . Elle possède un rayon de convergence tel que :
- la série converge absolument pour ;
- la série diverge grossièrement pour .
Sur le cercle , tous les comportements sont possibles et doivent être étudiés cas par cas : diverge en , tandis que y converge absolument.
Le rayon de convergence se calcule par la formule de Hadamard :
et, lorsque le rapport admet une limite finie ou infinie, par la formule équivalente .
Exemple de calcul. Pour : , donc .
Propriétés (admises ici, démontrées en L3) : sur le disque ouvert de convergence, la somme d'une série entière est de classe et se dérive et s'intègre terme à terme ; les séries dérivées et intégrées ont le même rayon de convergence. Sur le bord , l'intégration peut améliorer la convergence et la dérivation la dégrader.
Calcul de somme par intégration terme à terme. Partant de pour , l'intégration terme à terme entre 0 et donne :
En (à l'intérieur du disque) : . Cette série approche bien plus vite que la série harmonique alternée : avec un reste majoré par , alors que la série alternée exige environ 1000 termes pour la même précision.
#Exemples fondamentaux
Utilisation : dérivation terme à terme. En dérivant dans le disque unité :
La série converge donc et vaut , en cohérence avec le critère de d'Alembert ci-dessus.
#Exercice type d'examen
Énoncé. Étudier la nature des séries suivantes :
Correction.
(a) Termes positifs : un équivalent suffit. En , les termes dominants donnent . Par comparaison à la série de Riemann convergente , la série converge.
(b) Termes positifs avec factorielle : d'Alembert s'impose. Posons :
La série converge, très rapidement. Vérification numérique de la décroissance des termes : , , .
(c) Série alternée : critère de Leibniz. Posons . Positivité et limite nulle : clair, car . Décroissance : pour , la suite est croissante (produit de deux suites positives croissantes), donc est décroissante. Leibniz s'applique : la série converge.
Elle ne converge pas absolument : la série diverge, comme le montre la comparaison série-intégrale avec (changement de variable , cf. chapitre Intégrales généralisées). La série (c) est donc semi-convergente.
Conclusion : (a) converge absolument, (b) converge absolument, (c) converge sans converger absolument (semi-convergence). Pour (c), le reste est majoré par .
Exercice complémentaire. Montrer que converge et calculer sa somme. Indication : décomposer et sommer télescopiquement pour obtenir , qui tend vers . Contrôle par équivalent : donne la convergence, et la valeur exacte est confirmée numériquement par croissant vers .